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CHIEN SAVANT
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Tout cela avec ordre et méthode. Et le Commandant en second, qui de toute la journée n'a pas eu le loisir, contrairement à son habitude, de me donner une petite tape amicale sur le dos, se promène de long en large ayant l'œil à tout et jette de temps en temps par-dessus bord une planche inutilisable ou un clou rouillé, histoire de faire de la place. |
26 NOVEMBRE
Jour du départ.
Quelle journée ! J'en ai plein les pattes, foi de Goberjot !
Ça a recommencé, dès I'aube. On avait dû faire de la place pendant la nuit.
Aujourd'hui les chiens sont arrivés à bord, les trente carnassiers polaires
qui sont arrivés en camion sur le quai et que les dompteurs ont embarqués en
les tenant solidement au bout d'une chaîne. A vrai dire, ils étaient plutôt
abrutis par leur nuit de chemin de fer. Quelle pitié de voir ça ! On leur a
préparé un chenil "maison" sous le gaillard d'avant : on dirait une
prison, avec barreaux. Les cages sont séparées par des bâtis en bois et il y
a des trous au plafond...
Ces Messieurs des Expéditions Polaires ont tout rallié, le météo, le
photographe, le tondeur de chiens, etc... Ils ont tous leur spécialité. M.
Liotard, le chef de la mission, est à bord, et M. Paul-Émile Victor, le
Super-grand-Chef-Blanc, est venu l'accompagner pour souhaiter bonne chance à
son équipe et donner ses dernières instructions : il me regarde avec
étonnement ; bien sûr, il n'est pas habitué à voir des chiens comme moi.
Il y a aussi des familles qui sont venues là pour dire adieu, des épouses, des
sœurs, des sympathisantes ; les secrétaires des Expéditions Polaires venues
voir le résultat de tous leurs efforts. Elles ont bien travaillé, elles sont
très émues, je les comprends...
Mais on embarque toujours ; il y a encore des monceaux de stock-fish (poisson séché
pour les chiens), d'énormes poteaux de dix à douze mètres de long, pesant
autant d'ânes morts, pour gréer une station de T.S.F. en Terre Adélie, des
jerrycans, des fûts, des barriques... Assez assez! Le Commandant en Second n'en
veut plus.
Ah, psst ! Les quartiers de viande pour les chiens... trois, quatre boeufs, pas
plus...
Et, tout à coup, c'est le signal du départ ! On enlève la planche ; les
remorqueurs, qui attendaient patiemment leur tour, sifflent et nous crachent
dessus, je saute à bord, on largue les amarres, on attrape encore quelques
petits paquets, un dernier fagot de stock-fish, une valise in extremis, un
ultime poteau de douze mètres de long... on décolle du quai, mouchoirs, adieu,
on nous tire hors de la Penfeld jusqu'en rade, où nous attendons, le nez sur
un coffre, à faire une régulation de compas, pour partir enfin dans la nuit,
sans tambours ni clairons.
28 NOVEMBRE
Deux jours que nous
sommes en mer et nous y sommes déjà comme chez nous.
D'abord ça dansait pas mal. Il a fallu s'acclimater, arrimer solidement tout le
matériel qui finissait miraculeusement par trouver sa place exacte mais
menaçait de vous dégringoler sur la tête au moindre roulis.
Et le bateau s'y connaît : doublée d'une ménagerie, c'est une vraie roulotte
c'est le cas de le dire. Ça promet.
On a sorti cet après-midi, pour les promener, les gars du gaillard d'avant :
Ils faisaient là-dedans une sarabande effrénée et ça commençait à sentir
le fauve de grande classe. Ils font surface, étonnés et furibonds. Les membres
de I' Expédition qui en sont chargés se sont déguisés en bouchers et munis de
couteaux et de haches d'abordage leur taillent inlassablement de grands
quartiers de bidoche que ces oiseaux-là vous avalent en moins de temps qu'il
n'en faut pour ouvrir I'œil ! Moi je serais plutôt comme le Commandant : ça me
rend végétarien.
Il y a une bonne grosse chienne avec ses trois chiots dans une caisse, ils sont
nés à Chamonix trois ou quatre jours avant le départ. On se demande s'ils
vont étaler ce régime, cette agitation, ce changement de climat. Heureusement
je suis là et je vais te les requinquer en moins de deux avec mon sang de
Parigot, c'est moi, Goberjot, qui vous le dis : j'en fais mon affaire.
D'ailleurs ils grossissent a vue d'œil ces animaux-là.
30 NOVEMBRE
Les heures passent, le
bateau avance, les quarts succèdent aux quarts. Demain ce sera Casablanca avant
les grandes traversées. Il fait chaud et beau, malgré les météorologues : il
parait qu'on est passé dans un couloir, entre dépressions et anticyclones.
J'apprends des choses tous les jours et je crois, si Dieu me prête vie, que je
vais devenir drôlement savant. Qu'est-ce que je vais leur casser les dents aux
copains de Paname !
C'est encore Goberjot qui vous le dit !
4 DÉCEMBRE
oi,
Goberjot, chien de Paris, j'ai repris hier le collier façon de parler bien
entendu. Nous avons appareillé de Casablanca pour la plus longue traversée du
voyage, minimum vingt-cinq jours.
L'escale de Casablanca a passé comme un maître d'hôtel dans une coursive,
autant dire comme un éclair. J'ai été à terre, mais du bout des lèvres :
vous comprenez, quand on va voir ce qu'on va voir, ça n'est pas des escales à
gueule d'arrêt-buffet de grande banlieue qui vont nous faire pousser des oh !
et des ah !
J'ai été quand même faire un tour, histoire de pouvoir dire que je connais le
Maroc.
Eh bien, maintenant que je connais le Maroc, je peux vous dire que c'est un pays
qui vaut le coup ; c'est un pays qui a de l'avenir. Qu'est-ce qu'il y a comme
agitation, qu'est-ce que ça grouille. Et qu'est-ce qu'on construit : partout
des chantiers, des bétonnières, des échafaudages. Les immeubles sortent de
terre, hauts comme à Paname, par quartiers entiers. Ça sent le rupin !
"Ouvrez, c'est la Fortune de la France", ont dit les gros bonnets de
chez nous à Sa Majesté I'Empereur du Maroc. Forcement, Sa Majesté a ouvert...
Savoir si Elle aurait pas refermé derrière.
Brodée là-dessus, la Médina, les bourricots, les chameaux et les charmeurs de
serpents font un peu vieille dentelle et Exposition Coloniale... mais c'est la
vie. Et la vie n'est pas un roman. C'est encore moins un musée.
6 DÉCEMBRE
On navigue route au
Sud, brise de fond de calotte sur lac de Buttes-Chaumont. On est en face du
sinistre Rio-de-Oro.
Chacun s'occupe à sa façon imaginant des travaux de longue haleine pour
occuper la traversée. Moi, je dors, sous un soleil de congé payé. Il y en a
qui font comme moi, d'autres qui s'agitent, chacun selon son tempérament.
On a fondé à bord une Académie, l'Université Charcot, dont le but est de
faire profiter tout un chacun de l'expérience personnelle de tous ces
spécialistes qui se sont donnés rendez-vous à bord. C'est passionnant ; je
commence à être calé comme un théodolite et je ne manquerais pas une de
leurs conférences pour un rond de saucisson. On m'a appris la différence qu'il
y a entre un cumulonimbus et une manche à incendie, un cyclone et un coup de
pied où je pense, une étoile et un bec de gaz...; on entre vraiment dans les
détails.
Au carré, on a installé un "ouvroir" : on a mis en chantier une
vaste tapisserie faite avec de vieux chiffons cousus sur une toile à voile, ça
représente la prise de possession de la Terre Adélie par Dumont-d'Urville. Les
ouvrières suent à grosses gouttes sur les icebergs en enfilant leurs
aiguilles, et les ventilateurs font s'envoler les morceaux de banquise.
Occupation rafraîchissante.
Le Météo s'obstine
de prédire le temps, non pas celui qu'il fait, mais celui qu'il fera ! Comme si
ça avait de l'importance. Est-ce que, quand on pile de chaud, sous un tropique,
on peut se rappeler qu'il existe quelque part des cheminées et des fourneaux à
marrons grillés au coin des rues ? Est-ce qu'au Pôle on pourra imaginer que
l'enfer puisse être une grande marmite bouillante ?
Chacun fait son boulot, les officiers de quart font le quart, le navigateur
navigue et fait des droites de hauteur, le cuistot cuisine, l'homme de barre
barre et les bêtes comme moi bêtifient. Le médecin du bord fait des
réussites, pendant que celui de l'expédition fait des listes, essayant de s'y reconnaître
dans toute la pharmacie qu'il a emportée.
Les uns prennent des photos, n'importe quoi, une poulie, les nuages, des
passagers, moi ; puis ils développent leurs pellicules avec des traces de
doigts partout, mélangent savamment des tas de produits, s'enferment dans une
étuve obscure pour faire des tirages et tout le monde est enfin convié à
donner son avis sur ce que ça peut bien représenter.
D'autres écrivent leurs mémoires, premier tome des œuvres complètes, lavent
un mouchoir, envahissent la passerelle, ravaudent leur linge, viennent nous dire
bonjour, portent des caisses d'un endroit à un autre, se grattent le nez,
lisent Sainte-Beuve - priez pour nous - essaient vainement de tirer de l'eau
d'un robinet type Marine...
D'autres encore, n'écoutant que leur courage, se promènent sur le pont avec
une carabine à la main et à répétition, ne menaçant guère, en, dehors des
passagers du bord qui font place nette, que la Terre d'Afrique qui reste
sagement hors de portée. Et pendant ce temps-là, le Pacha tricote.
8 DÉCEMBRE
A l'heure de la soupe de midi, nous avons longé le littoral de Dakar ; le cap Manuel, la Madeleine, Gorée. Plus que vingt jours de mer avant d'arriver à Durban. Moi, je me serais bien porté permissionnaire pour pouvoir me faire tondre et me dégourdir un peu les pattes. Je suis sûr que Boude-Bois, le charpentier du bord, qui est devenu mon ami, aurait bien aimé faire comme moi. Et les autres aussi. Mais nous sommes pressés comme de grandes coquettes : nous avons rendez-vous avec la glace.
13 DÉCEMBRE
Hier on a passé la
Ligne. La vraie de vraie, la Grande Rouge des manuels de géographie, I'Équateur,
quoi !
Je sentais bien qu'il y avait quelque chose dans l'air depuis quelque temps. Il
y avait dans les coins des conciliabules mystérieux et les durs de durs, ceux
qui l'avaient déjà passée, vous regardaient d'un œil drôlement sournois...
Les vieux gabiers préparaient des bailles et des fauberts, des pinceaux et des
seaux, on faisait chauffer la colle ! on essayait les lances à incendie, ça
sentait le brûlé !
Et patatras ! ça nous est tombe sur le poil comme on arrivait dans le
Pot-au-Noir. Une espèce de grand diable de pilote avec l'accent de Marseille et
un sextant à bouteille est descendu du nid de pie, venu de je ne sais où, et
la danse a commencé. On a reçu le baptême de tous les côtés à la fois, par
en dessus et par en dessous, on a été transformés en île entourée d'eau de
tous côtés, on était noyés.
Mais on a eu notre revanche, nous les "Nés-Office" ! on a fait un
croc-en-jambe au bon moment, aux vieux navigateurs, et ils ont tous été boire
la tasse.
Avec tout ça, je n'ai même pas eu le temps de la voir, cette Ligne !
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20 DÉCEMBRE Aujourd'hui
tropique du Capricorne, on les descend tous les uns après les autres. On
a le soleil au zénith, droit sur la coloquinte. Pour une expédition
polaire, c'est réussi. Officiers de quart et navigateurs sont sur les
dents ! les sextants braqués dans toutes les directions, on ne sait plus
à quel point cardinal se vouer. En moins de deux, le soleil vous est passé
de l'Est à l'Ouest par le Nord ou par le Sud... allez savoir ! 21 DÉCEMBRE Ça c'est un
hémisphère correct. Y en a que pour nous. C'est le règne animal. |
...C'est un sonnet.
C'est régulier. Un peu pompier. Mais enfin il n'y a pas de doute, c'est
charmant !
La mer fourmille d'animaux de toutes sortes ; des poissons-volants qui entrent
par les hublots sans crier, ni gare, ni rien du tout, et tombent directement
dans la poêle à frire du cuistot : c'est délicieux à croquer. Des bandes de
dauphins font des cabrioles le long du bord avec un petit air de rigoler qui les
rend sympathiques, des ailerons de requin rôdent en rond d'un air menaçant ;
jusqu'à deux baleines qui se promenaient hier au soleil d'un pas majestueux,
leur tuyau d'arrosage ouvert à bloc. Et depuis ce matin des oiseaux, des
oiseaux en pagaille, de grands albatros solitaires d'abord puis des pétrels en
vol de groupe, des ibiscus et des ocarinas, de vulgaires mouettes type coffre 1
à Brest, des canards sauvages, des dindons de la farce... enfin de tout, on s'y
perd ; mais les scientifiques du bord ont des bouquins sur la question. Belle
occasion de couper les plumes en quatre en discutant voilure et empennage.
Enfin il y a le ciel. Les animaux y règnent en maîtres : ça dépasse le Nord
qui n'était pas mal servi non plus. La Baleine. Le Scorpion, le Corbeau, le
Croâ-Croâ du Sud et l'Oiseau de Paradis ; et la race canine est à l'honneur,
le Grand Chien, le Petit idem ; jusqu'à ma petite Mirza qui a sa niche parmi
toutes ces Stars... Quand je lui raconterai ça au retour, ça va la rendre
vaniteuse.
23 DÉCEMBRE
Nom d'un chien, ça va
mieux, je commence seulement à être au sec. Je viens de m'essuyer une de ces
tempêtes qui m'a collé le poil tout le long du corps ; j'avais I'air d'un vrai
stock-fish. Foi de Goberjot je n'ai
jamais vu ça. Il est vrai que je n'avais jamais rien vu.
Le Météo venait à peine d'annoncer le calme que ça s'est levé tout d'un
coup, un vent de soixante kilomètres à l'heure, et du creux dans la mer, et
chaque creux suivi d'une bosse, et encore, et encore, on a sauté, dansé, tangué,
roulé, comme une vieille brouette sur une route de Picardie.
Les chiens dits polaires, les camarades du gaillard d'avant se sont mis à
hurler à la mort en pleine nuit. C'était leur cabane qui leur tombait sur la
tête, défoncée par les coups de mer. Il a fallu les évacuer vers l'arrière.
Ça promet. J'imagine ça par trente ou quarante degrés de moins.
Ça s'est tassé au bout de vingt-quatre heures, comme c'était venu.
25 DÉCEMBRE
Noël en mer. Ah!
Chère Mirza, je suis loin de toi pour cette fête de famille. Nous avons
réveillonné hier soir ; l'équipage avait construit un bel arbre de Noël avec
l'aide de mon ami Boude-Bois, on a chanté des chansons sentimentales et autres,
tout le monde a reçu du Père Noël un petit cadeau. C'était très gai, mais
ça ne fait rien, on ne riait que d'une oreille.
En même temps, nous arrivions en vue de la ville du Cap et de la Montagne de la
Table par un soleil couchant rose et or. A la nuit, nous avons vu sur le
découpage tout bleu de la terre, les lumières s'allumer gaiement, ces bons
Anglais fêtant le Christmas là comme ailleurs, là comme à Londres avec le
même digne cérémonial.
C'est beau aussi la terre vue le soir, du large, c'est captivant et un peu
triste, comme les fenêtres éclairées qu'on voit d'en bas dans la rue.
A minuit, nous passions le cap de Bonne-Espérance, le premier des caps.
On ne pouvait pas mieux choisir notre jour.
1er JANVIER
A la veille de ce
premier jour de l'année, nous quittons Durban après avoir fait le plein
partout, et en route pour le nouveau trait sur la carte, vers Hobart, Tasmanie.
Ça nous a fait du bien à tous d'arrêter la danse pendant quatre jours, quatre
jours pour cinquante de mer. On avait les pattes tellement raides qu'on ne
savait plus marcher sur le plancher des vaches et que j'ai demandé à un tireur
de pousse, dont l'accoutrement m'avait tiré l'œil, de me balader à travers la
ville.
Sacrée Ville! Un port énorme, grand comme Marseille, gros rendement grâce à
la guerre; des gros bateaux, des quais et des grues au kilomètre ; du commerce,
du gros commerce ; des dockers zoulous, des revendeurs hindous, des acheteurs
blancs, des paysans hollandais ; des mamas noires comme du cirage promenant des
enfants roses et des généraux anglais en retraite ; des gens en vacances, des
bancs-de-jardin-public-réservés-aux-Européens, tout un préjugé terrible et
britannique ; des palmiers, des gratte-ciel, des tubes au néon, des voitures
américaines, des Citroën s'il vous plait, du time is money, coca-cola, whisky
and soda, armée du Salut, pale-ale et cætera...
Tout un monde qui imite nos Européens à s'y méprendre et qui ne paraît pas
s'apercevoir qu'il a la tête en bas.
Mais tout ça n'est pas pour nous : perdu au bout du quai entre un monceau de
caisses et des pyramides de balles de coton, notre pauvre bateau n'a distrait
que peu de temps l'attention de ces businessmen. Nous avons rempli nos soutes de
gas-oil. J'ai failli rester à terre au moment où on larguait, j'ai cru ma
dernière heure arrivée... J'ai pu sauter à bord de justesse par un chaumard
de l'arrière et j'ai fait dire au Commandant qu'on pouvait appareiller.
Ce qu'il a fait aussitôt.
A Durban, j'ai eu mon nom dans le journal avec ma photographie : vous parlez si
j'étais fier !
3 JANVIER
La danse a commencé dès le premier soir en coupant le courant côtier des Aiguilles qui descend le long de la côte d'Afrique. Nous avons roulé bord sur bord toute la nuit. On se cognait partout, je ne savais plus où ne pas donner du museau. Maintenant les vents nous ont pris de l'arrière, il y a une forte houle, mais nous ne roulons plus.
6 JANVIER
Nos monstres polaires ont repris
leurs promenades quotidiennes et tapageuses sur le pont. Je suis devenu méfiant
avec eux. Hier ils ont failli
m'avoir
au tournant du cabestan : je me promenais parmi ces messieurs d'un œil
innocent, les regardant avaler leur poisson fumé et lamper leur gamelle, quand
brusquement, il y en a trois gros qui me sont tombés sur le râble. Ils
s'étaient trompes de bifteck. Sans le cuisinier qui m'a vivement sorti de là,
je n'aurais fait qu'une demi-bouchée. Avec le cuistot maintenant c'est à la
vie à la mort.
A charge de revanche !
J'ai appris à les connaître depuis le départ, ces fauves. Ce n'est pas de la
mauvaise graine, mais c'est des durs. D'abord il y a une espèce de caïd qu'on
appelle Hobbs dont on ne peut pas approcher. Sa manière de commander est simple
: il tue tout ce qu'il voit. Il mord à même ses voisins qui se mettent à
pousser des cris de putois qu'on égorge ; il y a quinze jours, il a proprement
étranglé pendant la nuit un de ses compagnons de cellule, ancien chef qui
commençait à ruer dans les brancards devant l'arrogance de cet arriviste...
Mal lui en prit. Aussi maintenant les autres filent doux devant lui.
Son règne est incontesté.
C'est lui qu'on prend en photo aux escales et qu'on présente à la presse pour
qu'il ait son portrait dans le journal... Quel cabot!
A signaler encore qu'à Durban il a avalé la moitié d'une délicieuse petite
anglaise, pale et blonde, qui l'admirait de trop près. L'autre moitié a été
rendue à la famille avec nos excuses. Le chien était indemne et
impassible.
Cette tyrannie n'empêche pas les autres de se bagarrer ferme pour la place de
second. C'est humain tout ça. Et la hiérarchie redescend la ligne jusqu'à
deux ou trois petits sans spé qui n'auraient jamais rien à croquer si les
dompteurs n'y mettaient bon ordre : ce sont les souffre-douleur...
Il y a aussi les simulateurs ; ceux-là ont toujours faim, et pleurent et
gémissent et tortillent du derrière et ronronnent, et lèchent les bottes des
hommes qui s'en occupent pour resquiller un morceau par-ci par-là, quitte à
vous attraper en vache par derrière.
Il y a enfin quelques malheureux infirmes qui n'ont pas supporté les
changements de climat. Il a fallu achever l'un, empailler l'autre. Un troisième
refusait de manger et maigrissait tous les jours: il est mort de lui-même, de
vieillesse, a-t-on dit après son autopsie.
Ça en fait cinq depuis le début. Heureusement, nous allons enregistrer des
naissances. Je me suis laissé dire à l'office que mademoiselle Reine allait
bientôt être mère. Et même, il paraîtrait que Siss, la plus belle chienne
du bord, oui, Siss, elle-même, et bien Sis et Hobbs... enfin... Et ça ne
serait pas pour dans si longtemps que ça non plus !
Quant aux trois petits nés à Chamonix avant le départ, ils poussent à ravir.
Ces chers enfants ont deux mois tout juste et les voila presque de ma taille.
C'est indécent. Il faut les voir, ces goinfres, vous tordre une écuelle de
viande crue, un kilo par tête de pipe. Trois coups de langue, I'assiette est
vide, le ventre est plein d'autant ; ce qui leur donne à chacun un air de
mandarin chinois et satisfait, leur bedaine traînant par terre. Ils sont
contents comme ça.
Quelle éducation !
8 JANVIER
Nous avançons
toujours vers le Sud et vers l'Est et nous avons toujours vent arrière. Le
navigateur appelle ces vents-là les Westerlies des roaring forties, ça fait
riche et mystérieux, mais c'est tellement vrai ! C'est tout bonnement du bon
vent d'Ouest, avec une houle de tonnerre de chien, il vaut mieux l'avoir dans ce
sens-la que dans l'autre, qu'est-ce qu'on prendrait dans les narines et dans les
écubiers ?
De grands albatros nous suivent jour après jours. Ils vont et viennent par
grands lacets, sans un instant de relâche, sauf pour attraper dans le sillage
une pelure d'orange ou un fond de gamelle.
On a hissé les voiles, une trinquette et un tape-cul. Ça nous pousse toujours
un peu ; les jours où il y a lavage de linge, on met tout ça à sécher sur
les cartahus et on va encore plus vite. C'est pas pour dire, mais on a fière
allure. Si par hasard un bateau passait par ici (il n'y a pas de risques) avec
nos voiles, notre déballage de matériel, notre ménagerie, notre peinture
jaune d'œufs, il nous prendrait, pour sûr, pour le Hollandais Volant.
10 JANVIER
On passe au Nord des Îles
Kerguelen, une chouette possession française, inhabitables et mêmes
inhabitées. Elles ont été aperçues un jour par un capitaine du même nom,
commandant la "Fortune" qui était si content de sa découverte, qu'il
revint en France dare-dare annoncer la bonne nouvelle, abandonnant sa chaloupe
et le "Gros-Ventre", bateau qui naviguait sous Ses ordres, de conserve
avec lui.
C'est ainsi que le Roy de France crut avoir enrichi son royaume d'une terre
qu'on lui décrivit comme accueillante et fertile... ce qui valut à notre
Capitaine bien de l'avancement et de repartir aussitôt pour compléter ses
découvertes. Mais ceux du "Gros-Ventre" entre temps avaient pu
débarquer et avaient trouvé l'endroit plutôt désertique...
11 JANVIER
Nous sommes arrivés
maintenant au quarante-troisième parallèle. Nous devons le suivre jusqu'à
Hobart. Nous laissons dans le Nord Saint-Paul et Amsterdam ; charmants îlots,
genre Kerguelen comme climat et agrément, où des bâtiments français viennent
de temps en temps pêcher la langouste. Il y en a un en ce moment-ci paraît-il,
le "Cancalais", dont on était sans nouvelles depuis deux mois, à tel
point qu'on le croyait perdu. Et la Marine a dépêché une de ses plus rapides
unités, pas nous, nous sommes trop pressés, mais le "Tonkinois",
venu tout exprès de Madagascar et il a trouve le gars tranquillement en train
de pêcher. C'était seulement sa T.S.F. qui n'allait pas très bien.
La Marine est une bonne mère.
15 JANVIER
Le bord continue à
s'instruire à coup de conférences et à tour de bras et j'en profite
drôlement. Nous commençons à serrer de près les questions polaires. On parle
beaucoup de nos illustres prédécesseurs, ce "Dumont d'Urville" qui a
eu le culot de faire comme nous, voici plus de cent ans, avec son
"Astrolabe" et sa "Zélée", des bateaux uniquement à
voiles, ne sachant même pas où ni à quoi ils s'engageaient, et qui tout d'un
coup, comme çà, se met à naviguer dans des champs de glaçons serrées à ne
plus pouvoir remuer le petit doigt et atterrit sur des montagnes de glace
verticale.
Tout le monde à bord se demande ce que c'est que ça !
"Ça ? fait Dumont, mais c'est la Terre Adélie !" Et c'était la
Terre Adélie. C'était un gars comme on n'en fait plus.
On n'y est jamais retourné depuis, sauf un dénommé Mawson, Sir Douglas
Mawson, gentilhomme australien qui séjournait pas loin dans le secteur et qui
est venu faire une visite de bon voisinage en 1911 ou 12. C'est par lui qu'on
sait que la Terre Adélie est toujours là et que c'est assez venteux dans le
coin. J'imagine que les tuiles et les cheminées, ça doit dégringoler dans les
rues. A moins qu'il n'y ait pas de tuiles ou pas de rue.
20 JANVIER
Patatras, ça gazait
trop bien !
Hier soir, vers 8 heures, ça s'est mis à faire du bruit, en bas, dans la
machine, du bruit insolite s'entend, et le moteur bâbord a stoppé tout net.
Démontage, diagnostic, pompe à huile : engrenage en bouillie. Moteur hors de
service jusqu'au prochain mouillage. On continue sur le moteur tribord, vitesse
sept nœuds. Nous sommes, parait-il, à 1.000 milles de Hobart. Ça fera deux
jours de retard.
Ce matin, on a stoppé un moment pour voir si on pourrait réparer en mer. Mais
en moins de deux, le "Charcot" s'est mis en travers à la houle et
nous avons roulé de trente-cinq degrés bord sur bord, des gros degrés, je
vous prie de croire, si bien que tout s'est cassé la figure dans tous les coins
du navire, les meubles, les tiroirs, les livres, les instruments de bord, les
verres à dents, soixante-deux rations de pommes de terre frites... on a vite
remis en route.
Brave, brave moteur tribord, chacun est suspendu à sa respiration.
22 JANVIER
Mademoiselle Reine,
chienne esquimaude, est heureusement accouchée, à 5 heures 30, heure locale,
et par 43 degrés de latitude Sud et 131 degrés de longitude Est, de trois
garçons, Jules, César et Sébastien et de deux filles, Adèle et Clarie. La
maman et les enfants se portent bien.
Le moteur tribord également.
23 JANVIER
Aucun ennui avec le moteur tribord.
24 JANVIER
Le moteur tribord n'a pas de défaillance.
25 JANVIER Idem
![]() Le méli-mélo britannicoboerindouzululandais de Durban, vu par L.-M. Bayle |
La Tasmanie est sortie de l'eau ce matin avec
le soleil. Belles et hautes montagnes boisées. Ça sent l'eucalyptus à
plein nez. C'est bon de voir la terre. Voila vingt-cinq jours que nous
n'avions rien vu, pas un bateau depuis Durban, juste les fidèles albatros
et depuis tout à l'heure des myriades de petites mouettes roses et
grises, mignonnes à croquer, foi de Goberjot. Nous arrivons à bon port à 7 heures du soir. La nuit tombe, les lumières de la ville s'allument devant nous ; un petit pilote dans une petite barcasse nous prend à l'abordage, un petit remorqueur s'avance. Toute petite vitesse. Petit à petit, nous arrivons. Nous mouillons. Nous accostons. Terminé pour la machine.
Ben, mes amis, quelle ribotte ! Y a du nouveau ! |
Mais les gars de l'expédition
sont toujours là. Quant à la Terre Adélie, on a eu beau croiser sous ses
fenêtres de l'air le plus engageant du monde en faisant de la séduction, ça
n'a pas pris. Elle est restée drapée dans sa dignité virginale et on ne l'a
même pas aperçue...
Ça n'empêche pas qu'on en a bavé et qu'on a vu des choses...
Mais il faut que je commence par le commencement.
2 FÉVRIER
Nous allons bientôt
quitter Hobart pour la grande aventure. La machine est presque réparée, les
gens d'ici ont été parfaits, à croire qu'ils ont envie de nous voir partir
dare-dare.
Bien sûr, je blague, c'est seulement parce qu'ils ne voudraient pas nous voir
arriver trop tard. Ils se sont mis en quatre pour nous fabriquer nos trois
pignons en deux coups de cuiller à pot et on remonte le moteur à toute
allure.
En ville, le Charcot fait sensation. Ici on est compris et nous sommes traités
comme les héros doivent l'être. Les populations savent ce que c'est que le Pôle
Sud et on nous comble de gentillesses. Les journaux ne parlent que de nous et de
ceux qui vont vivre un an là-bas. Les chiens de l'expédition prennent de
grands airs, astiquent leur collier et fourbissent leurs traîneaux. Hobbs, le
caïd, trouve le moyen de faire l'intéressant en boitant ostensiblement ; et
l'on radiographie Monsieur, allongé mollement sur les planches du gaillard
d'avant, pour voir si la patte de Monsieur n'aurait rien de cassé.
Je t'en ficherais moi ! On ne trouve. Rien, naturellement. Ici les radiologues
sont très sérieux.
3 FÉVRIER
Apprenant que nous
sommes à la veille du départ, des vétérans de l'Antarctique viennent à bord
pour s'enrôler : d'anciens matelots de baleiniers, le Steward du Discovery...
Nous sommes déjà au complet, je ne vois pas où on pourrait les loger !
Nous profitons de ce dernier contact avec le monde civilisé pour nous promener
un peu dans la nature, ne pas oublier trop vite qu'il existe quelque part des
arbres, de l'herbe, des becs de gaz, des trottoirs...
5 FÉVRIER
Nous avons appareillé hier soir, descendu la rivière Derwent. Au débouché en haute mer, route au Sud, la danse commence. Il y a une grosse houle, neuf mètres de creux, un vent à décorner les escargots, je suis bien malheureux. Mes quatre pattes ne m'aident pas à me tenir debout, je me cogne dans les jambes de tout le monde, le roulis et le tangage m'envoient valser comme une toupie. Ça va mal.
10 FÉVRIER
Au soixantième degré
de latitude Sud, ça s'est calmé ; et du coup, il n'y a plus un souffle de
vent, pas une ride sur l'eau. Il fait frais, j'endosse un blouson ouatiné et
j'enfile des bottes fourrées, tout l'équipage fait comme moi. Mais le soleil
resplendit et nous marchons grand train vers le Sud. Vive l'Antarctique !
A bord, on a ouvert un bureau postal. Ces messieurs les Polaires tamponnent
toute la journée à tour de bras, ils en attrapent la crampe du facteur, jamais
ils n'ont été si occupés.
11 FÉVRIER
Ça va on ne peut mieux. Temps merveilleux, toujours pas de vent. Température zéro. Si tout va bien, demain à midi nous serons au mouillage. Peut-être qu'on ne va même pas rencontrer de glaces ! Ça serait dommage !
12 FÉVRIER
Eh bien ! si, on en
rencontré. Hier, en fin de matinée, nous avons aperçu le premier morceau,
grosse masse blanchâtre à la dérive. Tout le monde s'est précipité pour
voir et pousser des "Oh !" et des "Ah !". C'est un
événement. Dans la soirée, la brume se lève et on détecte des icebergs au
radar qui apparaissent tout près de nous comme des fantômes translucides. On
ralentit pour ne pas arriver avant le jour au soixante-cinquième degré. Et à
quatre heures ce matin, nous tombons sur une ligne de pack ; j'avais demandé
qu'on me prévienne et je ne suis pas long à bondir sur mes pattes pour ne pas
manquer le spectacle.
Devant nous s'étend un champ parsemé de glaçons de tous calibres qui ondulent
avec la houle. Nous ralentissons et nous entrons dedans, empruntant les chenaux
les moins encombrés sur les indications d'un officier juché dans le nid de
pie. Sur l'arrière, une partie de l'équipage, armée de longues gaffes,
déborde les glaces qui pourraient menacer l'hélice. Sur la passerelle, c'est
un encombrement inimaginable de pieds de passagers ou d'hommes de quart, et le
Commandant donnant des ordres au milieu de tout cela.
Mais ce pack n'est pas seulement un cordon à franchir. Plus ça avance... et
moins ça avance. Les chenaux se rétrécissent et se raréfient. Le Charcot,
qui se dirige de flaque en flaque, trouve de moins en moins d'eau devant lui.
Les glaces deviennent de plus en plus grandes, de plus en plus épaisses ; de
grands icebergs tabulaires de plusieurs milles de long, échoués un peu
partout, sont reliés maintenant par de véritables barrières de glaces
chevauchant les unes sur les autres. Et à midi, le nez sur une vraie banquise
de plus de deux mètres d'épaisseur, plus une flaque d'eau en vue, le ciel tout
blanc vers le Sud indiquant qu'il n'y a pas de mer libre par là, il faut faire
demi-tour et ressortir.
La barrière qui nous a arrêtés aujourd'hui était orientée au Sud-est,
demain on va chercher un passage plus loin dans l'Est.
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13 FÉVRIER Aujourd'hui, c'est comme hier. J'ai l'impression que
nous sommes tombés sur un drôle de bec. |
22 FÉVRIER
Jour après jour,
inlassablement, nous avons cherché sans le trouver le passage vers le Sud,
effectuant des sondages à toutes les longitudes, du 136e au 147e
degré, passant deux fois la nuit dans le pack, lorsque le temps le permettait,
pour être plus tôt à pied d'œuvre le lendemain matin.
Lorsque le mauvais temps nous empêchait d'y rester, nous nous dépackouillions,
jusque très tard dans la nuit, pour reprendre le problème par un autre bout.
Pendant trois jours, le vent était si violent, plus de 120 kilomètres à l'heure,
qu'il devenait impossible d'entrer dans les champs de glace : nous longions
alors la bordure pour surveiller la dérive du pack. Grâce au vent de Sud-est,
cette dérive est forte, les chemins parcourus le matin, nous ne les retrouvons
plus le soir ; des chenaux assez larges s'effacent derrière nous comme par
magie blanche, les glaces remplacent les glaces. C'est un cercle infernal
!
Et toujours, pour finir, nous butons contre une barrière épaisse, nous voyons
l'eau de mer geler sous nos yeux, tous les jours un peu plus profondément. Et
les jours raccourcissent rapidement. C'est cuit pour cette année.
Il faut partir, sinon nous risquons d'être pris au piège...
26 FÉVRIER
Nous sommes encore là, explorant tout le front des glaces, complétant la carte du pack soigneusement dressée au fur et à mesure de nos recherches. Tout s'imbrique, les derniers morceaux du puzzle trouvent leur place : cette année, il n'existe pas de passage, et l'époque ne permet plus de tenter de nous payer une voie à travers le pack serré, ni à la pioche, ni a la dynamite, ni en grattant avec les pattes. On renonce ! Je ne sais pas qui est le plus déçu à bord, du Commandant qui prend cette décision, des officiers, de l'équipage, ou des explorateurs qui ont assisté impuissants à tous nos efforts... ou de moi qu'on a laissé tomber avec mon cap Goberjot...
27 FÉVRIER
Au moins tout le monde peut maintenant juger de l'ampleur du
problème. Ici ça n'est plus de la grande banlieue pour congés payés : c'est
du dur.
Et
tout ce qu'on a vu, on n'est pas près de l'oublier. Les icebergs fabuleux n'ont
plus de secrets pour nous. On en a vu de toutes les couleurs, des bleus, et des
verts, des glauques avec des grottes de lumière, des jaunes passés, des calmes
et des tourmentés comme de vieux châteaux forts à créneaux, et rien n'était
appétissant comme toute cette confiture de lait, cette gelée pleine de noyaux
et de pépins, ces bourguignons, ces cygnes, ces crêpes ces yeux de bouillon et
autres spécialités culinaires de la région. Ça vous donnait des impressions
de glaces à la fraise, à la vanille ou à la pistache, suivant l'éclairage
jamais deux fois pareil. J'en aurais mangé !
Et par de-dessus, ou par là-dessous, des milliers d'animaux de tout poil ou plumage, des pingouins bien sûr, ridicules les pauvres mais drôlement rigolos, sérieux comme des bedeaux, des phoques vautrés sur des glaces plates comme de grosses limaces sur un pain de sucre cristallisé, des baleines qui faisaient le gros dos en poussant leur petit jet d'eau, d'innombrables oiseaux, des gris, des roses, des tendres comme du poulet, des filandreux avec de grands becs, des tachetés et des à carreaux... On s'est amarré une fois dans le pack avec des ancres à glace, histoire de ramener des phoques pour avoir un peu de viande fraîche pour nos carnassiers. Une autre fois, on a monté une expédition en doris pour attraper un pingouin. On a réussi. La bête a été cernée ; blessée d'un coup d'arquebuse, elle est venue se réfugier dans les bras d'un matelot. On en a profité pour ficeler ce fauve et le ramener à bord. Après bien des difficultés, on a réussi à l'assommer, à en faire un repas pour tout le monde, à le photographier vif et empaillé et on le rapporte pour en faire don au Muséum comme un témoin tangible de notre force et de notre souveraineté en ces lieux !
28 FÉVRIER
Aujourd'hui, faisant route à l'Est vers les îles Balleny, nous avons stoppé près d'un grand iceberg qui paraissait accessible et le Commandant a envoyé à terre les "scientistes" du bord pour faire une séance de magnétisme. Les explorateurs, avec piolets, cordes et crampons, ont pris pied sur la glace malgré la houle et ont fait de l'alpinisme après avoir installé le magnétiseur avec sa petite boussole. C'était reposant de se reposer en les voyant s'agiter sur leur glaçon.
3 MARS
Nous sommes arrivées
en vue de l'île Young, la plus Nord des Balleny, à l'entrée de la Mer de
Ross. Nous la longeons, puis l'île Buckle plus au Sud. Leurs sommets se perdent
dans les nuages et elles plongent dans la mer en grandes falaises rocheuses
encombrées de langues de glaciers et d'icebergs échoués. On prend des
relèvements de tous les points remarquables pour pouvoir en dresser la carte
qui n'a jamais été faite en détail. Ça serait le moment de baptiser un cap
du nom de Goberjot. Mais je m'agite en vain pour essayer de me faire remarquer.
On semble avoir d'autres chiens à fouetter...
Ah ! L'inconstance humaine !
A midi, nous franchissons le Cercle Polaire antarctique. Toujours pas de glaces
vers le Sud. L'après-midi, on débarque sur une petite île charmante du nom de
Sabrina, terre où personne n'a encore jamais porté ni la main, ni le pied.
Voici enfin une jeune vierge qui daigne se donner à nous. Et avec quelle
grâce. Ce n'est pas comme cette prude d'Adèle avec tous les mystères et les
précautions, dont elle s'entoure !
7 MARS
Trois jours de brusque tempête nous obligent à mettre à la cape au large, mais aujourd'hui il fait beau et nous allons encore dans le Sud pour reconnaître l'île Sturge, la dernière du groupe des Balleny, la plus grande aussi, immense forteresse tout encapuchonnée de glace, terminée au Sud par un à-pic rocheux de mille mètres de haut qui surgit tout à coup de la brume au-dessus de nos têtes. 67 degrés 30, le point le plus Sud atteint par nous. Un dernier adieu à cette féerie, à ce grand jeu de lumières et de glaces, et route au Nord.
13 MARS
Nous passons la
journée au mouillage de Macquarie, longue petite île verdoyante et
australienne, à mi-chemin de Hobart. Le Commandant en second va à terre en
reconnaissance avec le canot à moteur et au bout d'une heure je le vois revenir
a bord, avec du gros gibier cette fois,
quatre
grands barbus qui ont l'air de s'être laissé prendre sans difficulté. Ils
montent à bord d'eux-mêmes en poussant leur cri de guerre : Aodouilloudou
?
En les voyant, le Commandant imite leur cri et cela les fait rire. Ils ont l'air
inoffensif. Il parait que ce sont des barbus que le gouvernement australien
essaie d'acclimater dans l'île sous un prétexte scientifique quelconque. J'ai
été à terre et j'ai vu les belles cabanes qu'on leur a construites. Les
barbus vivent là une dizaine en compagnie de milliers de pingouins et de
troupeaux d'éléphants de mer, les plus horribles monstres que j'aie jamais
vus, foi de Goberjot ! Imaginez des sacs de caoutchouc d'au moins dix mètres de
long, dégoulinant de graisse avec de gros yeux rouges exorbités dans des têtes
de veaux géantes, baveuses et sans oreilles... indescriptibles, quoi ; avec ça
apparemment plus bêtes que des oies. Ajoutez encore que ces innocents
d'éléphants étaient en train de muer et que la peau leur tombait par grandes
plaques noirâtres, le tout exhalant une puanteur à vous tuer les mouches à
vingt kilomètres.
Le soir on a encore attrapé quelques barbus, mais le gouvernement australien
interdit de les chasser, l'île étant considérée comme une réserve de gibier
et pour rien au monde nous n'aurions voulu contrevenir à cette règle
élémentaire de courtoisie internationale. On les a tous relâchés. Ils
paraissaient très gais. Quelques-uns chantaient La Marseillaise. On avait
réussi à leur faire boire quelques gouttes d'alcool. C'était drôle !
Le mauvais temps arrivé subitement nous oblige à appareiller au milieu de la
nuit.
Nous sommes en route vers Hobart, nous allons revoir des fleurs et de la vraie
verdure. En attendant, nous avons un temps de chien esquimaux ; ce bateau est un
vrai panier à salade. C'est vrai que les routes par ici sont mal pavées. Nous
voici en mer depuis plus de quarante jours, et moi, Goberjot, je puis vous dire
que je rêve de me passer à l'eau douce, de renifler le plancher des vaches, de
mettre de l'ordre dans mes souvenirs et de me préparer, par un repos bien
gagné, à remettre ça l'année prochaine.
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Bâtiment
prévu pour Port Martin mais qui n'a pas être embarqué faute de place.
Il a été monté Porte Maillot où les Parisiens ont pu le visiter .
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Association Amicale des Expéditions Polaires Françaises -
34, boulevard de Sébastopol - 75004
PARIS |