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UNE AVENTURE COMME UNE AUTRE
Texte et illustration de Paul-Émile VICTOR
Extrait du journal Carrefour du 7 Mars 1946.
Avec l'aimable autorisation de la Famille Victor.
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JUILLET 1939. Le
pont du navire est glissant et brille. La brume, dans laquelle les fjords de
Norvège, les îles Lofoten et la mer se sont doucement endormis, suinte à
travers les fentes comme une fumée pernicieuse. En bas, dans le carré, nous
sommes cinq : mes deux compagnons de voyage, Raymond et Michel, deux Allemands
rencontrés sur le bateau, et moi-même. Depuis Bodœ, nous faisons route
ensemble, vissés les uns aux autres par le désœuvrement et la solitude du
bateau. Les trois Français partent pour la Laponie. Les deux Allemands s'arrêtent
aux Lofoten où ils vont « pêcher ». Nos cinq ruck-sacs, le goût
commun pour l'aventure, leur connaissance du Spitzberg, leur rencontre avec
Gronau, l'aviateur allemand qui, l'un des premiers, survola le Groenland, sont
autant de points communs dont nous avons parlé. Mais de longs silences, qu'aucun
de nous ne cherche à rompre, traduisent le malaise qui plane sur nous. Et ce
n'est ni la brume, ni le froid qui en sont la cause.
L'escale est proche.
Nous montons sur le
pont. Nos gros souliers à clous laissent de petites marques blanches sur les
marches de l'escalier. Une passerelle est lancée. Les deux Allemands, d'un
geste familier, jettent leur sac sur l'épaule. Nul ne peut dire, à nous voir
ainsi, si nous ne sommes pas du même sang. Ils sont jeunes, comme nous, sont
habillés comme nous (pas de chapeau à blaireau, ni de bas écossais), aiment
l'aventure, comme nous. Est-ce l'aventure seule qui les attire ici ?
Poignées de mains.
- Bonne pêche,
disons-nous.
- Bonne balade,
répondent-ils.
Les amarres sont
larguées. Le quai de bois disparaît dans la brume. Nous redescendons au carré.
Sur la table, je découvre une superbe paire de gants en peau de porc oubliés
là par l'un de nos deux compagnons de tout à l'heure.
Nous nous regardons.
- Prise de guerre,
dit Raymond, exprimant notre pensée commune.
JUIN 1944. Tout
là-haut, à la limite du ciel, brille le soleil sur le bord des profonds
canyons que sont les rues du quartier des affaires, à New-York. Au fond de ces
canyons, dans une ombre éternelle, les hommes rampent. Dans la foule de midi,
je goûte avec joie, après de nombreux mois dans les coins les plus isolés de
l'Alaska, les devantures trop tentantes. Je m'arrête devant une librairie.
Soudain, une claque violente sur l'épaule me projette presque à travers la
vitre. Je me retourne. Devant moi, un grand gaillard bronzé, aux cheveux noirs,
rit aux éclats.
- Mon vieux « Poul
», dit-il, avec un fort accent scandinave. Que fais-tu ici ?
- Larsen, mon
vieux... Ça, par exemple !
Larsen est un
chasseur de fourrures que j'ai rencontré d'abord au Groenland, puis au Danemark.
Bras dessus, bras dessous, nous déambulons à travers les rues sombres et les
passants se retournent sur nous.
Nous devons avoir
une drôle d'allure, pour susciter ainsi la curiosité des gens les plus blasés
du monde.
- Mon vieux Poul,
d'où viens-tu ? Où vas-tu ?
- D'Alaska et je
vais aux Aléoutiennes.
- Veinard !
- Et toi, mon vieux
Larsen, d'où viens-tu ?
- Du Groenland ! en
ligne droite de Scoresby !
- Veinard, toi
aussi !
… Quelques
instants plus tard, nous sommes assis dans un petit restaurant grec de Battery
Place. Nous avons choisi, à la cuisine, un copieux repas de piments farcis, de
pilaf à la Grecque et de Balaklava.
… Dès 1941, les
Etats-Unis occupèrent le Groenland. Son importance était énorme, tant du
point de vue météorologique (c'est là que naissent les perturbations
atmosphériques dont il est possible de déduire à l'avance le temps qu'il fera
en Atlantique Nord) que du point de vue stratégique (le Groenland est sur la
route la plus courte entre l'Amérique et l'Europe).
Dès 1942, des
indices certains montrèrent que les Allemands considéraient le Groenland comme
également important pour planifier les opérations militaires en Europe. L'Amérique
organisa donc des patrouilles qui avaient pour mission de sillonner la côte
nord-est du Groenland et de rechercher les postes météorologiques. La
présence effective de patrouilles ennemies avait été signalée dès mars 1943
: un groupe américain, après avoir vu des silhouettes inconnues dans une
région qui devait être déserte, avait découvert du matériel allemand (en
particulier des uniformes à croix gammée) dans une de ces huttes isolées. Ils
avaient même été obligés de déguerpir, abandonnant leurs traîneaux,
chassés par l'arrivée inattendue des propriétaires des uniformes.
Quelques semaines
plus tard, Larsen et deux de ses compagnons rentraient à leur base d'Eskimonæs,
après un raid de reconnaissance vers le Nord. Il faisait beau. Ils venaient de
quitter la banquise pour passer par-dessus un petit cap à la pointe duquel la
glace ne semblait pas solide. Soudain, l'un des trois hommes tomba en avant dans
la neige qui se tacha de sang. Le bruit d'une détonation suivit et de derrière
les rochers dénudés par le vent, surgirent des hommes inconnus, armés de
fusils.
- Pourquoi ne vous
êtes-vous pas arrêtés à notre première injonction ? Nous n'aurions pas eu
à tirer et à tuer ce pauvre garçon !
Les deux Danois
furent faits prisonniers par les Allemands, qui les ramenèrent à leur base
après avoir enseveli le mort.
La base était une
petite cabane de bois construite sur l'île Sabine. Une installation
météorologique complète et un poste de radio en définissaient parfaitement
le but.
Les deux Danois
furent nourris et soigneusement interrogés. Malgré l'atmosphère de guerre
inattendue et cependant prévue, malgré les armes et les uniformes qui
pendaient aux murs, malgré le mort qu'on venait d'ensevelir sous la neige, une
sorte de camaraderie inexprimée s'était glissée entre ces hommes ennemis.
Sans se laisser aller à une trop grande communion, ils avaient cependant, les
uns et les autres, les mêmes soucis, les mêmes inquiétudes, les mêmes joies,
toutes découlant d'un même pays, d'une même vie rude et sévère qu'ils
aimaient, les uns comme les autres, étant chacun des volontaires de l'Arctique.
Les chiens, les traîneaux, les équipements, la chasse étaient autant de
points communs de compréhension, presque de fraternisation. La guerre ? Ils la
faisaient par obligation en quelque sorte, mais une guerre si lointaine de la
véritable. Sur 3.000 kilomètres de désert glacé, ils étaient réunis là
hors du temps, les seuls hommes, des hommes …
Le lendemain, les
Allemands donnèrent au compagnon de Larsen les vivres nécessaires pour qu'ils
puissent rentrer à sa base, et lui annoncèrent qu'il était libre...
Puis, quelques
jours plus tard, le lieutenant allemand qui commandait la base, fit, avec Larsen,
des préparatifs de départ. Ils devaient se rendre tous les deux, pour la
reconnaître, à une cabane dont Larsen connaissait l'emplacement et qui se
trouvait à quelque cent kilomètres de là. Curieux départ que celui-là : une
véritable équipe d'exploration liée par des ennemis communs : le temps et le
pays contre lesquels ils devaient lutter de conserve ; mais une équipe
composée d'un prisonnier et d'un garde.

Le départ se fit
un matin. Au traîneau se tenait le lieutenant allemand et devant lui, Larsen le
guide. Après quelques heures de marche, ils s'arrêtèrent pour laisser reposer
les chiens et démêler les traits. La base allemande avait disparu depuis
longtemps. Penchés sur les traits, les mains nues, les deux hommes
travaillaient ensemble à défaire les nœuds, routine que connaissent bien tous
ceux qui se déplacent en traîneau sur la banquise. Tout à coup, en un éclair,
Larsen renversa l'Allemand, lui enfonçant le nez dans la neige, et le désarma.
- Et maintenant,
dit-il avec une joie féroce, c'est toi qui es mon prisonnier : mais nous ne
changerons pas de rôle car je reste ton guide.
Et ils mirent le
cap vers le Sud, vers Scoresby Sund, où se trouvait la base principale de la
patrouille, à plus de 500 kilomètres de là, où Larsen voulait remettre son
prisonnier.
Pendant un mois,
les deux hommes halèrent le traîneau avec les chiens ou le poussèrent
par-dessus les énormes blocs de la banquise, par-dessus les rochers ou les
glaciers. Pendant un mois, ils vécurent « comme deux doigts d'une même main
», peinant ensemble, chassant ensemble, vivant sous la même tente, faisant la
cuisine ou s'occupant des chiens à tour de rôle. A mi-chemin, par accident,
l'un des sacs de couchage prit feu. Il fallut le jeter. Et chaque soir, les deux
hommes se couchèrent côte à côte dans le même sac...
Notre pilaf à la
Grecque est resté dans nos assiettes. Larsen mange à peine, puisqu'il raconte
sans arrêt. Quant à moi, je ne mange pas du tout, presque hébété par son
histoire.
Après un moment de
silence, je lui demande :
- Quelle sorte de
type était ton Allemand ?
- Oh ! très bien,
propre, bien élevé, sage, blond, connaissant assez bien son affaire... Nous
sommes devenus bons copains, tu sais, mon vieux Poul... Au fond, je le connais
mieux que toi...
- Et comment s'appelle-t-il
?
- Ritter.
Sans mot dire, sur
une chaise, je prends une superbe paire de gants de porc légèrement usés que
j'y avais posée en arrivant.
- Regarde, dis-je
avec un sourire en les lui tendant.
- Regarde quoi ?
demanda-t-il intrigué.
- Regarde dedans...
Il retourne le
revers d'un de mes gants. A l'encre, en lettres majuscules, y est écrit le nom
: RITTER.
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Comme disait souvent P.E.V. :
« C'est dingue, non ?? »
Surtout lorsqu'on a lu ce livre.
The Sledge Patrol: A WWII Epic of Escape, Survival,
and Victory
by David Howarth (30 Nov 1956) - Kindle eBook
Version Française : Patrouille Arctique
Traduit de l'anglais par Nelly Weinstein
Collection « L'Aventure Vécue », Flammarion, 1959

