2. Les premiers grands programmes scientifiques internationaux

Les précurseurs : les Années Polaires.

L'observation isolée de phénomènes naturels ne conduit pas à une vision globale de l'environnement. Seul un travail coordonné sur une large couverture terrestre peut faire progresser la connaissance. C'est dans les domaines de la météorologie et du magnétisme terrestre que cette nécessité s'est d'abord fait sentir au cours du XIXe siècle. Or si les observatoires se sont assez rapidement développés aux latitudes moyennes et même sous les tropiques, le plus grand vide a longtemps été le lot des régions polaires. Deux initiatives vont chercher à coordonner sur un plan multinational les observatoires et provoquer leur extension vers les hautes latitudes. Ce sont les Années Polaires.

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La première année polaire a été proposée, en septembre 1875, par Karl Weyprecht, le découvreur de la Terre de François Joseph. Il souhaite que la concurrence géographique entre puissances fasse place à une collaboration scientifique. Il faudra attendre le congrès international de météorologie de Rome, en avril 1879, pour que onze pays acceptent de participer au projet en créant des stations polaires dont deux seulement dans l'hémisphère sud (Allemagne en Géorgie du Sud et France). Sa phase active se déroula du 1er août 1882 au 1er septembre 1883. La France envoya l'aviso la Romanche, commandé par le capitaine de frégate Martial, en Terre de Feu, dans la baie Orange (entre Cap Horn et Canal de Beagle). Une station fut édifiée où hivernèrent une trentaine d'hommes sous la direction du lieutenant de vaisseau Courcelle-Seneuil. Le programme scientifique international portait sur le magnétisme, la météorologie et l'observation du passage de Vénus devant le Soleil le 6 décembre 1882. Il a été complété par des travaux portant sur la géologie, la botanique et la zoologie, pendant qu'à bord de la Romanche étaient conduites des mesures hydrographiques et océanographiques ainsi que des observation anthropologiques sur les fuégiens. C'est au retour que fut reconnue, dans l'Atlantique, la Fosse de la Romanche profonde de 7 370 m par 20° O sous l'équateur.

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La seconde année polaire fut programmée cinquante ans après, en 1932-1933, dans le même esprit de coopération internationale. C'est encore l'Organisation Météorologique Internationale qui, à Londres, en juin 1928 lança l'opération et l'approuva à Copenhague en septembre 1929 en demandant que soient renforcés les réseaux existants d'observations météorologiques, magnétiques et des aurores et qu'ils soient prolongés vers les régions polaires. La France y participa avec des missions dans l'hémisphère nord à Tamanrasset et Bangui et, pour ce qui nous intéresse, au Groenland. Le lieutenant de vaisseau Jean (Yann) Habert fut le chef d'une mission qui, sur les conseils du commandant Charcot, s'établit au Scoresby Sund. L'équipe de quinze personnes comprenait, outre des marins chargés de la logistique, le lieutenant de vaisseau Max Douguet (cartographie, radioélectricité), l'enseigne de vaisseau Auzanneau (météorologie) et trois civils, Alexandre Dauvillier (aurores, rayons cosmiques, physique de l'atmosphère), Jean-Pierre Rothé (magnétisme, géologie) et Paul Tcherniakovsky [Tchernia] (biologie).

En 1932, le Pollux transporta de France au Groenland le personnel de l'expédition et 280 tonnes de matériel. Le Pourquoi Pas ?, de son côté, sous la responsabilité de Charcot, apportait 70 tonnes.

 L'hivernage se déroula au fond de la baie de Rosenvinje où avait été construite, l'été précédent, une partie des bâtiments (station basse, principale, et station haute située à 313 mètres d'altitude et à 3,7 km à vol d'oiseau de la station basse). Les travaux de recherche menés pendant cette période concernaient le magnétisme, les courants telluriques, les aurores, les transmissions radioélectriques, l'électricité atmosphérique, la météorologie, l'hydrologie, la géologie, la biologie animale et végétale et la pathologie des Esquimaux. 

Le 16 août 1933, sur le Pollux l'expédition quittait le Scoresby Sund. Cette mission représente le premier hivernage polaire français à terre en Arctique. Outre les données scientifiques, elle a permis d'acquérir des connaissances techniques pour ce type d'expédition.

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L'année géophysique internationale.

Cadre général

La reprise de l'activité scientifique civile après la fin de la guerre rend plus sensible la nécessité de globaliser les observations dans le domaine des sciences de la Terre. Sous l'impulsion de deux physiciens de la haute atmosphère, Sydney Chapman et Marcel Nicollet, le Conseil International des Unions Scientifiques (ICSU) décide d'une période de coopération internationale d'observations scientifiques coordonnées et est suivie dans cette voie par les Académies des Sciences des principales puissances. L'Année Géophysique Internationale est décidée en octobre 1952 par l'ICSU. Elle ne sera pas simplement une troisième Année Polaire mais concernera toute la planète. Elle se déroulera officiellement du 1er juillet 1957 au 31 décembre 1958, période choisie à l'avance de façon à observer les effets du Soleil à son maximum d'activité.

L'AGI bénéficie d'un démarrage spectaculaire avec le lancement par l'Union Soviétique le 4 octobre 1957 de Spoutnik 1 et le 3 novembre d'un nouveau satellite emportant la chienne Laïka puis, le 31 janvier 1958, par les USA d'Explorer 1 marquant ainsi le début de l'ère spatiale et justifiant pleinement la symbolique de son logo. Au total trois satellites soviétiques et quatre américains seront lancés durant l'AGI.

L'AGI se veut globale et, nous l'avons vu, pas seulement polaire mais il n'en reste pas moins que l'effort principal est concentré sur l'Antarctique : 12 pays (Argentine, Australie, Belgique, Chili, France, Japon, Norvège, Nouvelle Zélande, Royaume Uni, URSS, USA) vont y installer 48 stations dont 4 à l'intérieur du continent (voir cartes).

Les principaux objectifs consistaient à étudier le déroulement détaillé des phénomènes solaires actifs, (notamment les éruptions) et les liens de cause à effet entre ces phénomènes et des phénomènes terrestres, géomagnétisme, distribution des couches ionosphériques, aurores polaires, etc., d'où le choix pour l'AGI d'une période de maximum d'activité du soleil. En fait, l'AGI déborda largement ce cadre des relations Soleil-Terre et même celui de la géophysique.

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La participation française à l'AGI

En 1953, l'Académie des Sciences crée un comité national de l'Année Géophysique sous la présidence du R.P. Lejay. Une autorisation de programme couvrant sept années de budget (1953-1960), dont la moitié pour la Terre-Adélie, est accordée par le Gouvernement. Paul-Émile Victor est nommé président du Sous-Comité Antarctique et une convention est passée avec les E.P.F. pour un support administratif et financier et le prêt de quelques équipements, tandis que Bertrand Imbert, qui a hiverné à Port-Martin en 1951, est désigné pour diriger l'ensemble de l'opération.

Sous le nom d'Expéditions Antarctiques Françaises de l'Année Géophysique Internationale (EAAGI), trois hivernages sont programmés, l'un préparatoire, en 1956, créera l'infrastructure, les deux autres en 1957 et 1958 couvriront la période proprement dite de l'AGI.

On utilisera un remorqueur polaire norvégien le Norsel (Commandant Guttorn Jackobsen) de 600 t, 45 m de long sur 9 m de large, ayant un tirant d'eau de 4,75 m, et propulsé par un moteur diesel de 1 200 CV. Le navire effectuera quatre voyages en transportant au total 1000 tonnes de matériel et soixante hivernants.

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La campagne 1955-1957 dite S1

Arrivée en Terre-Adélie le 1er janvier 1956, cette campagne préparatoire comporte 14 hommes et est dirigée par Robert Guillard qui fut le premier chef d'hivernage en 1949-50 au Groenland. Sa mission principale est donc la construction des deux bases prévues par la France pour l'AGI. La principale, en bordure du continent, nommée " Dumont-d'Urville ", est implantée au sommet de l'île des Pétrels (40 m) dans l'archipel de Pointe-Géologie où s'est fait l'hivernage de 1952 et où le climat paraît moins rude qu'à Port-Martin. Elle est achevée en avril 1956. Après une petite extension l'année suivante, elle pourra abriter vingt hommes, les laboratoires et les moyens communs à la vie du groupe. L'autre, " Charcot ", est un petit laboratoire d'altitude dont l'abri principal préfabriqué de 6 m sur 5,5 m est enfoui dans le névé à 320 km au Sud de Dumont-d'Urville et à 2400 m d'altitude. Plus de chiens : les transports sont assurés par trois weasels et deux snowcats. Mobilisant sept hommes dont le chef de mission, après plusieurs raids représentant 10 000 km parcourus pour acheminer 40 t de matériel et qui s'étalent d'octobre 1956 à janvier 1957, elle est achevée le 18 janvier 1957. Elle est conçue pour trois hommes.

Dès avril, dans la base principale où s'achèvent les aménagements techniques, les premiers appareillages scientifiques sont installés et les premières observations régulières en météorologie, ionosphère et biologie commencent en mai (voir personnel). Les liaisons radio avec Nouméa deviennent régulières.

Cette première équipe quitte l'Île des Pétrels le 12 février 1957.

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La campagne 1956-1958 dite S2

La seconde expédition dirigée par Bertrand Imbert, le chef de l'ensemble des expéditions antarctiques de l'AGI, arrive en Terre-Adélie le 23 décembre 1956. Elle comprend vingt hommes qui hiverneront à Dumont-d'Urville et trois qui occuperont la station Charcot. Elle apporte deux nouveaux weasels et un hélicoptère Bell qui facilitera les déplacements entre l'île et le continent pendant la campagne d'été.

À Dumont-d'Urville, après l'extension prévue de la baraque principale et l'édification d'un certain nombre d'abris annexes, peut commencer la mise en place des nombreux équipements scientifiques qui devront être opérationnels pendant la période d'observation de l'AGI (1er juillet 1957, 31 décembre 1958). Ce sont principalement un radar sur 73 MHz détectant ce qu'on convient d'appeler aurores radio, les appareils de mesure du magnétisme terrestre (magnétomètre La Cour, magnétographe électronique, barres fluxmètres, mesures absolues), un photomètre, une caméra panoramique et deux spectrographes pour l'étude des aurores, trois sismographes, un marégraphe et un complément d'équipements de la station météo, en particulier, pour la réalisation de radiosondages (voir personnel).

Progressivement, au cours du 1er trimestre, tous les appareillages seront opérationnels et les observations de routine peuvent démarrer bien avant le 1er juillet. Des liaisons radio sont établies avec de nombreuses bases antarctiques permettant de fructueux échanges scientifiques.

Les trois hivernants de Charcot que dirige Jacques Dubois, arrivés fin janvier, vont être isolés du 1er février au 27 novembre 1957. Les premiers mois sont consacrés à creuser dans le névé des couloirs permettant la mise en place des équipements techniques et des appareillages scientifiques qui sont exploités au fur et à mesure de leur installation. Mais les difficultés sont nombreuses et en particulier l'énergie fournie par un aérogénérateur ou par un groupe électrogène fait souvent défaut interrompant les liaisons radio avec Dumont-d'Urville.

Néanmoins les programmes de météorologie, de magnétisme et de glaciologie sont réalisés comme prévu avec un excellent rendement.

Sur le plateau antarctique, les raids reprendront avec le retour du printemps en octobre pour ravitailler la station Charcot, puis rapatrier les premiers hivernants, mais aussi pour établir un profil sismique depuis la côte sur 500 km, soit 160 km au Sud de Charcot et faire des observations glaciologiques.

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La campagne 1957-1959 dite S3

La troisième expédition de l'AGI, arrivée le 7 janvier 1958, comprend également 20 hivernants à Dumont-d'Urville sous la direction de Charles Gaston Rouillon et trois à Charcot avec René Garcia (voir personnel). Après la relève du personnel de S2 entre le 4 et le 7 février 1958, les observations du programme de l'AGI seront poursuivies toute l'année sans défaillance notable. Il s'y ajoutera le rattachement gravimétrique de la Terre-Adélie et les premières mesures d'ozone au sol et en altitude, tandis que le médecin reprendra des observations sur la faune. A Charcot divers matériels nouveaux sont installés mais la plus grande nouveauté est la réalisation de sondages aérologiques en cours d'hivernage et même de radiosondages en décembre.

La campagne commencera et se terminera par des raids destinés à ravitailler Charcot et à compléter le profil sismique de la glace établi l'année précédente par un profil gravimétrique et un profil magnétique prolongé sur 540 km. Au retour, la station Charcot sera définitivement fermée le 9 janvier 1959.

Paul-Émile Victor ayant obtenu du Gouvernement les crédits nécessaires au maintien opérationnel de Dumont-d'Urville, les hivernants de S3 seront relevés par une petite équipe de 12 hommes et pourront quitter l'île des Pétrels le 31 janvier 1959 satisfaits de voir que leurs efforts seront poursuivis.

Malheureusement cette dernière expédition de l'AGI fut endeuillée par la disparition le 7 janvier 1959, à la veille de l'arrivée du navire de relève, du chef météo André Prud'homme.

Outre un bilan scientifique particulièrement flatteur, l'AGI a été exemplaire par la coopération internationale qu'elle a permise et qui débouchera, dès fin 1959, sur le Traité sur l'Antarctique, modèle d'entente entre les peuples en pleine guerre froide.

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Cette page a été mise à jour le 05/02/07.

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